Que savent les enfants ?

Questions et réponses au CPCT

Par Lilia Mahjoub

Les enfants sont-ils aussi ignorants qu’on le croit, ou ont-ils un rapport spécifique au savoir que les adultes ont eux-mêmes oublié quand ils s’adressent à eux ? Cette question doit en premier lieu nous faire souligner que, contrairement à ce que l’on peut croire, la psychanalyse avec les enfants est loin d’être moins compliquée qu’avec les adultes. […]

La vie d’un sujet, si courte soit-elle, n’est pas orientée par un vécu, mais par les mots, les signifiants qui auront été parlés et entendus pour chacun dans sa particularité, et auront laissé leur empreinte, soit quelque chose qui « ensuite ressortira en rêves, en toutes sortes de trébuchements, en toutes sortes de façons de dire[mfn]Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », (1975), Le Bloc-notes de la psychanalyse, n°5, Genève, Librairie Le Parnasse, 1985, p. 12.[/mfn]» […]

C’est ce que l’expérience analytique doit permettre d’articuler, à partir des strates de savoir qui s’enseignent en son nom. Qu’en est-il donc du sujet dès l’enfance, quand l’inconscient ne saurait se confondre avec la pensée que l’on qualifie d’adulte ? Aucune maturation, aucun progrès ne définissent l’inconscient et c’est pourquoi, dans les cures avec des enfants, les psychanalystes ont à répondre à la hauteur du sujet.

Dans ce recueil de textes, les intervenants du CPCT-Paris, ainsi que des collègues d’autres centres proches, transmettent ce que l’expérience de la clinique du CPCT leur a enseigné sur la question : Que savent les enfants ?

Les exposés dont ces textes sont extraits ont été débattus lors de la Journée du CPCT-Paris du 28 septembre 2019 sous la présidence de Lilia Mahjoub et en présence de deux invités, Jean-Daniel Matet et Éric Laurent. Un entretien avec Marie Lallouet, éditrice de la Revue des livres pour enfants à la BNF, y est également publié.

Sommaire

Introduction
Lilia Mahjoub

I. Que savent les enfants ? Préliminaires
Au bord du réel – Alexandre Stevens
La bêtise – Yasmine Grasser
Prises de position – Daniel Roy 
Faire une place au savoir inconscient – Laure Naveau
L’énigme du Sphinx – Vilma Coccoz
L’inconscient : un savoir incarné – Georges Haberberg
Ce n’est pas contre ses parents que l’enfant agit – Christine Maugin
L’enfant, objet du savoir de l’Autre – Hélène Bonnaud
Un savoir lourd à porter – Elisabeth Leclerc-Razavet

II. Que savent les enfants ?
Questions et réponses au CPCT – Lilia Mahjoub

III. Savoir et fictions
La petite sirène – Victoria Woollard
Quand la guerre s’étend – Nicole Borie
Théo et les monstres – Barbara Bertoni

IV. Les enfants et le savoir dans les livres
Marie Lallouet, Lilia Mahjoub et Éric Laurent

V. Savoir-y-faire avec la demande
Un savoir à cacher – Pascale Fari
Bizarre – Morgane Léger
La retenue – Sylvie Cassin
Séparée – Mathilde Madelin

Conclusion
Éric Laurent

Lecture

Restituer le savoir aux enfants et les accueillir « à la hauteur du sujet [mfn]Mahjoub L., Que savent les enfants ? Questions et réponses au CPCT, Paris, ECF, collection Rue Huysmans, avril 2021, p. 7. Argument de la Journée du CPCT-Paris du 28 septembre 2019.[/mfn]» se garder de « comprendre trop vite », voici la voie sur laquelle nous mène ce recueil de textes débattus lors de la Journée du CPCT Paris de 2019. Des intervenants du CPCT-Paris ainsi que des collègues d’autres centres proches, nous transmettent ainsi ce que l’expérience de la clinique du CPCT leur a enseigné sur la question « que savent les enfants ? ». Ils y interrogent, à partir de symptômes contemporains ce qui, dans les traitements, relèverait d’un savoir inconscient, un savoir qui n’est ni mesurable ni universalisable, mais qui au contraire relève du singulier.

Tout comme l’adulte, l’enfant a un savoir inconscient, parce qu’aussi jeune soit-il, il a déjà une histoire. En effet, les paroles qui se sont dites avant même sa naissance vont venir l’impacter, elles ont des effets plus tard dans son corps. Cette prise symptomatique du mot sur le corps, que Lacan nomme motérialisme n’est repérable qu’à partir de certains mots qui, plus que d’autres, le troublent d’effets réels. Elle vaut comme réponse singulière du sujet au réel contre lequel il s’est défendu.

Au travers des exposés et cas cliniques qui sont retranscrits dans cet ouvrage, nous découvrons comment le praticien orienté par la psychanalyse œuvre pour faire émerger ce savoir inconscient. La clinique auprès des enfants a cette particularité que le sujet accueilli est pris dans une dépendance réelle à ses parents. De ce fait, le symptôme de l’enfant est annexé par le discours de l’Autre. L’enfant s’en trouve figé sous les signifiants qui le désignent et le fixent à cette jouissance d’être l’objet du savoir de l’Autre. L’ouvrage montre comment la manœuvre du praticien est essentielle pour réinstaurer l’énigme que constitue le symptôme au champ de l’enfant et lui permettre ainsi d’accéder à son propre savoir. Le praticien, par sa « disponibilité entière et néanmoins discrète[mfn]Leclerc-Razavet É., « Un savoir lourd à porter », op. cit., p. 47.[/mfn]», se fait l’outil qui permettra à l’enfant de se déloger de sa position d’assujettissement aux signifiants parentaux et ainsi articuler quelque chose de son propre désir. Le savoir du sujet en tant qu’il est adressé à un analyste, devient alors symptôme analytique, moteur de la cure. Se passer des parents mais pas sans s’en servir, car avec eux « il y a des mots à dire, un réel à permettre de traiter par une nomination[mfn]Stevens A., « Au bord du réel », op. cit., p. 13.[/mfn]» comme nous le mesurons au travers des cas exposés.

Nous verrons comment l’analyste lacanien s’engage alors avec l’enfant « sur le chemin qui nous mène au réel[mfn]Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les non-dupes-errent » (1973-1974), leçon du 11 juin 1974, inédit.[/mfn]», cherchant ce qui, dans le nouage, peut avoir « raté ». Il s’agit alors par de « minces, mais cruciales, opérations » de tenter de faire advenir ce que Lacan nommera des « raboutages » du nœud : « desserrer, ici, une identification ravageante, resserrer, par-là, un lien qui ne tient pas, ou s’est défait[mfn]Naveau L., « Faire une place au savoir inconscient », Que savent les enfants ?, op. cit., p. 26.[/mfn]». Œuvrer par de « menues incidences » de l’opération analytique sur le réel en jeu, pour tenter que se refasse un nœud défait.

Accueillir avec respect le savoir de l’enfant, donné la primauté à ce que l’enfant sait et non aux théories préétablies, laisser place à l’élaboration d’une parole vraie et d’un savoir qui puisse dire ou tout du moins « mi-dire » ce qu’il en est de ce réel rencontré par le sujet, voici comment les praticiens du CPCT « réveillés et ouverts à cette vérité première » laissent place à la « contingence d’un dire[mfn]Ibid., p. 24.[/mfn]», permettant à l’enfant par l’élaboration de ce savoir de venir voiler, border le réel en jeu.

Ces exposés nous enseignent comment la clinique borroméenne permet d’approcher la particularité de chaque cas, à une époque où « l’enfant auquel nous avons affaire est confronté […] avec moins de médiation, à ce qui ne cesse de se répéter de sa jouissance, aussi bien dans le versant du trop-plein que celui du vide[mfn]Laurent É., « Conclusion », Que savent les enfants ?, op. cit., p. 148.[/mfn]». Une nouvelle figure du père se dévoile ainsi à l’aube de cette nouvelle clinique, un père qui « face au désarroi de l’enfant peut lui dire humblement un mot », un père qui, dans un moment de vacillement puisse « rester à sa place et faire point d’ancrage », un père qui puisse « épater sa famille ».

Collection Rue Huysmans

Auteur

Collectif – Cpct-Paris

Rédacteur

Marine Bouvet

Éditeur

Collection Rue Huysmans

Année

2021

Prix

14 €