Le séminaire de l’ACF consiste à mettre au travail les membres qui le souhaitent sur des concepts propres à la psychanalyse mais aussi, et plus généralement, sur des sujets qui concernent notre rapport au monde. L’étude proposée se situe dans le champ freudien tout en s’orientant de l’enseignement de Jacques Lacan et de Jacques-Alain Miller.
Le thème du séminaire change chaque année. Il peut se fonder sur la lecture des textes fondamentaux de Sigmund Freud, des séminaires de Jacques Lacan, ainsi que du cours de Jacques-Alain Miller « L’orientation lacanienne ». Le séminaire peut porter sur des concepts propres à la psychanalyse ou sur des sujets de société. Il est ouvert et accessible à tous ceux qui s’intéressent à la psychanalyse et a pour but de montrer en quoi la psychanalyse a plus que jamais sa place dans notre société, qu’elle est une pratique vivante qui contribue à éclairer l’opinion sur tous les bouleversements de notre époque.
Thématique 2026 : Le temps en psychanalyse
Dates :
- Jeudi 26 février 2026 à 21h
Argument :
Pour cette nouvelle année du séminaire de l’ACF en BFC, nous avons choisi de parler de la question du temps en psychanalyse.
On dit souvent que la psychanalyse, ça dure, ça dure trop longtemps. C’est parfois l’image qui est véhiculée dans les médias et dans les institutions. La psychanalyse est attaquée sur cette question du temps : on y ressasserait toujours le même passé, sans fin. La psychanalyse a toujours été critiquée depuis qu’elle existe. La question du temps semble être une des modalités contemporaines d’attaque de la psychanalyse, à une époque où le temps « ne cesse de presser »[1].
En psychanalyse, on peut aborder le temps de bien des façons. Il y a la question de la durée de l’analyse et de sa fin. On peut penser au texte de Freud « L’analyse finie et l’analyse infinie »[2]. Il y a la question de la durée des séances. Là où les post-freudiens tiennent à une durée fixe, Lacan a introduit la séance à durée variable, ce qui a mené à son exclusion de l’International Psychoanalytical Association. On peut alors saisir la question du temps par la coupure : l’interprétation ou la scansion de l’analyste viennent couper le temps de la séance. On peut aussi approcher la question du temps par les tours que va faire la parole en analyse, les différents tours du dits en analyse vont venir assécher le sens pour cerner le noyau de jouissance du symptôme.
Dans la clinique, on va saisir le temps « au point où il fait symptôme »[3]. On retrouve cette question du temps dans la psychopathologie : oubli, traumatisme, procrastination, anticipation anxieuse, éjaculation précoce, remords, regret, attente, répétition, retard. Il y a le patient qui court après le temps, celui pour qui le temps s’est arrêté, celui qui n’a pas le temps, celui qui ne sait pas quoi faire de son temps, celui qui s’ennuie, celui qui attend une rencontre qui ne vient pas, celui qui reste fixé à son passé, celui pour qui des choses font retour.
Il s’agira alors de cerner la place du temps dans la structure. Freud a noté l’« aversion contre les montres »[4]des sujets obsessionnels. La position « d’atermoyer le temps » correspond chez l’obsessionnel à « une jouissance spécifique de la suspension de la jouissance »[5]. Le sujet va tenir l’Autre « en suspens », le faire attendre pour obtenir de l’Autre l’objet demande. Chez l’hystérique, il s’agit plutôt de suspendre la jouissance pour maintenir le désir. Jacques-Alain Miller dit que c’est « l’essence temporelle de l’hystérique » : « du point de vue du temps du désir, obtenir la continuité, du point de vue du temps de la jouissance, la suspension, et projeter à l’horizon l’éternité de l’amour insatisfait »[6]. Côté psychose, on peut citer Eric Laurent : « l’infini du temps paraphrénique répond au morcellement indéfini du temps schizophrénique […] le coq-à-l’âne maniaque et ses coupures incessantes répondent à l’inertie sans faille de la mélancolie »[7].
Pour Freud, l’inconscient ne connait pas le temps : « Les processus du système inconscient sont atemporels, ne sont pas ordonnés temporellement, ne sont pas altérés par le passage du temps, ne font pas référence au temps, et le temps appartient entièrement au système conscient »[8]. Lacan va préciser ce non-rapport du temps avec l’inconscient en notant que Freud évoque là un inconscient comme « déjà là », qui se constitue comme « c’est écrit ». Lacan indique que « le transfert, c’est l’immixtion du temps de savoir »[9]. Dans son cours « Les us du laps »[10], qu’on pourrait traduire par « les usages du temps », Jacques-Alain Miller différencie ainsi l’inconscient-répétition de l’inconscient-interprétation. Si l’inconscient répétition fait figure de « ne cesse pas de s’écrire », l’inconscient-interprétation desserre la détermination, il fait événement.
Cet inconscient-interprétation a « à se réaliser »[11] dans la cure. On dit que le sujet de l’inconscient se situe dans l’intervalle entre les signifiants, cet intervalle est temporel. C’est dans les intervalles entre le signifiant d’avant et le signifiant d’après, que surgit le sujet comme fugace, évanouissant. Dans « Position de l’inconscient », Lacan écrit : « le sujet traduit une synchronie signifiante en une primordiale pulsation temporelle »[12]. C’est dans ce battement temporel que le sujet est véhiculé. Comme dans le lapsus, le sujet apparait pour disparaître aussitôt. Le manque à être qui caractérise le sujet est une notion dynamique. Elle a d’ailleurs été traduite par Lacan en « want to be », le temps du futur.
Si le sujet barré est ponctuel et évanescent, l’objet a a une autre consistance temporelle. Il incarne une inertie de la jouissance. Jacques-Alain Miller dit que l’objet a est « le facteur qui dérègle le déroulement uniforme du temps »[13]. En cela, l’objet a est impliqué dans les phénomènes de ralentissement ou d’accélération du temps.
Lacan note que « le transfert est une relation essentiellement liée au temps et à son maniement »[14]. Comment utilise-t-on dans la pratique l’instant de voir, le temps pour comprendre et le moment de conclure ? Quelle est la fonction de la hâte en psychanalyse ? Comment l’interprétation s’inscrit-elle dans le temps, entre attente et surprise ?
Dans la clinique, qu’est-ce qui relève de la tuche, de l’automaton, de la contingence, de la nécessité ? Qu’est-ce qui pousse un parlêtre en situation d’urgence subjective à venir nous parler ? Pourquoi les formations de l’inconscient apparaissent-elles toujours comme « intempestives »[15], c’est-à-dire à contretemps ? Comment l’après-coup rend-il compte de la temporalité rétroactive du sens ?
[1] Laurent E., « Le savoir inconscient et le temps », L’Hebdo-Blog, 5 juillet 2020, publication en ligne.
[2] Freud S., « L’analyse finie et l’analyse infinie », Fin d’analyse, Eres, 2022.
[3] Laurent E., « Le savoir inconscient et le temps », L’Hebdo-Blog, 5 juillet 2020, publication en ligne.
[4] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme aux rats) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1967, p. 250
[5] Miller J.-A., « Introduction à l’érotique du temps », La Cause freudienne, n°56, 2004, p.61-85.
[7] Laurent E., « Le savoir inconscient et le temps », L’Hebdo-Blog, 5 juillet 2020, publication en ligne.
[6] Ibid.
[8] Freud S., « L’inconscient », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1940, p. 97.
[9] Lacan J., « Variantes de la cure-type », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p.328.
[10] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 8 mars 2000, inédit.
[11] Ibid.
[12] Lacan J., « Position de l’inconscient », Ecrits, Paris, Seuil, 1966 p.835.
[13] Miller J.-A., « Introduction à l’érotique du temps », La Cause freudienne, n°56, 2004, p.61-85.
[14] Lacan J., « Position de l’inconscient », Ecrits, Paris, Seuil, 1966 p.844.
[15] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », enseignemnt prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 15 mars 2000, inédit.




